2008-08-21

condition urbaine et espace public (suite)



B_Ville, réseau et État.

La ville réseau d’hier, connectée avec d’autres villes, est un espace ouvert et non un ensemble fermé, une unité repliée sur elle-même, une ville citadelle. Gilles Deleuze et F. Guattari proposent de distinguer la ville de la Cité-Etat.
« La révolution urbaine et la révolution étatique peuvent coïncider mais non pas se confondre. Il y a ville dans les deux cas, mais dans un cas la ville est une excroissance du palais ou du temple, dans l’autre cas, le palais, le temple est une concrétion de la ville. » Cela veut ainsi dire que les moyens d'action de l’urbain font obstacle à la mise en oeuvre d’une ville projetée sur le mode de l’État (centralité et hiérarchie, fermeture et frontières).

« La ville est le corrélât de la route. Elle n’existe qu’en fonction d’une circulation et de circuits ; elle est un point remarquable sur de circuits qui la créent ou qu’elle crée. Elle se définit par des entrées et des sorties, il faut que quelque chose y entre et en sorte. Elle représente un seuil de déterritorialisation. Les villes sont des points-circuits de toute nature qui font contrepoint sur les lignes horizontales ; elles opèrent une intégration complète, mais locale, et de ville en ville. Le pouvoir de la ville (trans-consistant) invente l’idée de magistrature, il est très différent du fonctionnariat d’Etat qui est un phénomène d’intra consistance. Il fait résonner ensemble des points d’ordre très divers, qui ne sont pas forcément déjà des villes-pôles. Il opère par stratification, c’est-à-dire forme un ensemble vertical et hiérarchisé qui traverse les villes horizontales en profondeur. »

Appréhendant la ville sous l'angle du nomade (celui qui n’a pas de territoire) et non pas du sédentaire, Gilles Deleuze affirme que l’histoire moderne a fait apparaître une opposition entre la forme État et la forme ville ; entre un système hiérarchique et vertical et un réseau horizontal de connexion ; entre un développement d'organisation et d’aménagement du territoire et un mécanisme de déterritorialisation.

La forme ville s’est largement développée dans les villes-foires en France à la période médiévale, dans les villes marchandes ou hanséatiques, Barcelone, Venise, les villes d’Islam. Ces villes ne fonctionnent qu'en réseau, pas en considérant uniquement le lien commercial, mais en appelant aussi aux échanges symboliques ou culturels. La ville est résultante de ce réseau : elle est une machine dont les mécanismes d’entrées et de sorties sont réglés par une magistrature.
La forme État, c’est la constitution ou l’aménagement du territoire. Mais l’instrument d’État est toujours un instrument de saisie de la ville.

Fernand Braudel parle de « deux coureurs » dans la civilisation matérielle et capitaliste, l’État et la ville, mais aussi la Cité État et la ville réseau. « Mais l’État gagne d’ordinaire, il a discipliné les villes, avec un acharnement instinctif (…). Où que nous tournions nos yeux à travers l’Europe entière, il a rejoint le galop des villes. »

La ville réseau est ancienne, elle ne se détermine pas par le défaut de centre ou de centralité mais par le besoin de garantir des bornes, de permettre des entrées et des sorties. Elle ne peut pas être autocentrée à moins de s'engager vers le modèle de l’État. La ville réseau se pense sous le signe de la mise en relation.

C_ La ville réseau comme abri

Les particularités de la ville réseau sont ramenées au premier plan avec la constatation d’une mondialisation coordonnée sur la disposition du réseau. Plusieurs réflexions retiennent notre attention : Anciennement la ville réseau correspondait à la ville-refuge. Il est intéressant de remarquer que dans la tradition juive, la ville est un lieu d’accueil pour celui qui se tient au dehors et qui n’est pas définit comme intégralement coupable ou innocent. La ville est ce lieu où le droit est respecté. Cet endroit où le criminel involontaire peut trouver refuge pour échapper à une éventuelle vengeance. Ainsi la ville devient un lieu o l'on peut s'exiler.

« La loi de Moïse désigne des villes-refuges où le meurtrier involontaire se réfugie ou s’exile. Se réfugie ou s’exile : il y a les deux. Pour le meurtrier involontaire qui est aussi meurtrier par imprudence, la ville-refuge est aussi un exil : une sanction. Sommes-nous assez conscients, assez éveillés, hommes déjà assez hommes ? Quoi qu’il en soit, il faut des villes-refuges, où ces demi-coupables, où ces demi-innocents, puissent séjourner à l’abri de la vengeance.» (Emmanuel Levinas)

Aujourd’hui, dès lors que l’on pense que la mondialisation crée des inégalités insoutenables et des massifications, la ville est caractérisée par son devoir d’hospitalité.

« Si le nom et l’identité de quelque chose comme la ville ont encore un sens et restent l’objet d’une référence pertinente, une ville peut-elle s’élever au-dessus des Etats-nations ou du moins s’en affranchir dans des limites à déterminer, pour devenir, selon une nouvelle acception du mot, une ville franche quand il s'agit d'hospitalité et de refuge (...) La souveraineté étatique ne peut plus et ne devrait plus être l'horizon des villes-refuges. Est-ce possible." (Jacques Derrida)

La ville, hier comme aujourd’hui, est donc inséparable du réseau, mais la prévalence du réseau technologique oblige à rappeler les caractéristiques de la condition urbaine. La ville est alors un espace où l'on peut entrer et sortir, un espace où l’on peut trouver refuge, un espace de droit qui ne se définit pas uniquement par le dedans, l’identité, l’appartenance, mais par la relation entretenue entre un dedans et un dehors.

La ville-réseau recouvre toute sa signification au moment où l'Etat est ébranlé par la mondialisation, mais ne perdons pas de vue que la ville globale comme l'énonce Saskia Sassen peut recréer la Cité-Etat, la Cité recentrée sur elle-même, un espace urbain qui est son propre réfèrent. À la différence de la ville refuge, la ville en réseau se conçoit uniquement à l'encontre de son dehors, de ses marges, et elle entretient seulement des relations avec les autres villes globales, celles la même qui sont interconnectées.

Outre cela, la ville refuge nécessite de poser notre attention sur la multiplicité des flux qui ne sont pas tous des abréviations des flux économiques. L’hospitalité est en conséquence indiscernable des flux migratoires, de réfugiés et d’exilés qui revendiquent au milieu de la ville leur « droit à avoir des droits » (H. Arendt).

Ainsi la ville est lieu d'échange entre le dehors et le dedans, un espace de mise en relation, un droit à être traversé. La ville réseau ne s'envisage pas sur la formule de L’Etat qui concentre et s’approprie les formes de la relation. Il ne faut se méprendre, et lier la ville réseau entendue comme refuge, et la ville globale qui elle est une ville « en » réseau. Alors même que la mondialisation affaiblit l’Etat, le réseau est à même néanmoins de refaçonner à travers les villes globales la formule de l’Etat à l'intérieur d’espaces urbains connectés entre eux. L’espace public se réduit alors aux noeuds en tous genres.

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