Écouter la ville, c’est porter son attention sur le langage de l’objet-architecture et/ou l’objet-ville dans son rapport à l’usager. Ainsi sans intervenir dans la linguistique de la ville j’éprouverai un langage qui m’est connu et inconnu à la fois. Pour pouvoir arriver à ce but, je m’applique à dégager une compréhension de la ville en isolant des unités maniables du rythme de la ville.
Umberto Eco dit : « un des secteurs où la sémiotique se trouve le plus défiée par la réalité sur laquelle elle essaie d’avoir prise, est celui de l’architecture » la structure absente
Par le mot rythme j’entends pulsation, ponctuation…
Roland Barthes : « C’est pourquoi je dirai que le plus important n’est pas tant de multiplier les enquêtes ou les études fonctionnelles de la ville que de multiplier les lectures de la ville, dont, malheureusement, jusqu’à présent seuls les écrivains ont donné quelques exemples. En partant de ces lectures, de cette reconstitution d’une langue ou d’un code de la ville, nous pourrons nous orienter vers des moyens de nature plus spécifique : recherche des unités, syntaxe, etc., mais en nous rappelant toujours qu’on ne doit jamais chercher à fixer et à rendre rigides les signifiés des unités découvertes, car historiquement ces signifiés sont extrêmement imprécis, récusables et indomptables. » L’aventure sémiologique
Le géographe Luc Bureau : « rappelons que le rythme est « la configuration d’un ensemble » ou « arrangement caractéristique des parties d’un tout ». …
Ce qui intéresse le rythme, ce ne sont pas les similitudes mais les différences. Trouver le rythme d’un lieu c’est chercher en quoi il est unique et incomparable quel que soit les apparences extérieures…
C'est-à-dire que le rythme engage absolument toute l’existence de l’homme dans le monde. » Géo-ryhtmes : la transmutation des lieux in Les rythmes, lecture et théories 1992
Il est aujourd’hui admis de considérer la ville comme un langage au sens de Umberto Eco, ou en tant que signifiant justifiable d’une sémiotique urbaine (Roland Barthes) ou même comme un poème (Victor Hugo dans Notre Dame de Paris). Nous pouvons donc poser la question de savoir s’il est un rythme de la ville comme il est un rythme du langage, et en quoi il consiste. Edmond Bacon (l’urbaniste pour qui la ville était un arbre) évoque bien dans "Design of Cities" le terme de rythme mais ne sait trop qu’en faire, sauf à évoquer une analogie entre le rythme en musique et le rythme du poème. La notion de rythme est présente dans l’architecture depuis le rythme des péristyles grecs, mais il n’est pas utilisé en urbanisme. Ainsi c’est en dehors du milieu de l’architecture, par éclairages différents (littérature et poésie, danse, cinéma, linguistique à et des approches biaises, que nous voyons émerger de façon récurrente la notion de rythme de la ville.
Les errances surréalistes d’André Breton et Nadja dans Paris font de l’espace urbain un acteur du rêve éveillé, un producteur du rythme de vie :
« 6 Octobre 1927. De manière à ne pas avoir à flâner je sors vers quatre heures avec l’intention de me rendre à pied à « la nouvelle France », (où Nadja doit se trouver à cinq heures et demie) , tout en faisant un détour par les boulevards où , non loin de l’Opéra, j’ai à aller retirer d’un magasin de réparations mon stylo. Contrairement à l’ordinaire j’emprunte le trottoir droit de la Chaussée d’Antin. »
Je me garderai d’une comparaison trop étroite entre littérature et ville réelle, car dés qu’il y a écriture, il y a ébauche d’une ville imaginaire.
Par une matérialité théâtrale, le décalage et la distanciation du regard, le monde du cinéma a fait prendre corps à la ville alors que la littérature ne faisait que deviner. La ville au cinéma est une lecture de la ville, une lecture particulière et partisane au service d’une histoire.
Le Paris de Playtime, film de Jacques Tati (1967), est par ses rythmes (jour/nuit, l’aéroport, la Défense, etc), l’élément initiateur du rythme dans lequel s’inscrit l’histoire et les caractères.
La Lisbonne de « la ville blanche », un film d’Alain Tanner (1993) n’est pas un décor, mais plutôt la partie rythmique de l’histoire d’un homme qui se fuit et se cherche à la fois.
Le Tunis de « Halfaouine, l’enfant des terrasses », film de Ferid Boughedir (1990), montre trois villes juxtaposées : le niveau de la rue (vie sociale), le niveau de la maison familiale (parmi les femmes, et sous la férule paternelle), et le niveau de la liberté sur les terrasses. Trois niveaux, trois villes trois rythmes.
………
Le premier rythme urbain est ce lui de l’activité de ses habitants, aussi imposé à eux par la ville : rythme chronologique des cloches de l’horloge de l’église (en léger décalage de l’horloge républicaine de la mairie), rythme hebdomadaire du jour de marché, rythme annuel ou saisonniers des fêtes votives, rythme donné par les horaires de passages des transports, rythme des horaires de bureaux, sorties d’usine, les loisirs.
La réalité sensible de cette polyrythmie analysée par Henri Lefebvre, signifiante de la ville, que nous montre le cinéaste et l’écrivain.
Ainsi la réalité d’une architecture urbaine, certes bordée entre le réglementaire et le financier, et certainement écrite dans la prégnance d’un climat est bien l’expression d’une âme car c’est dans l’usage que se reconnaît une ville.
« De toute évidence, chaque ville possède cette espèce de rythme ; Kevin Lynch l’a remarqué : il existe dans toute la ville, à partir du moment où elle est véritablement habitée par l’homme, et faite par lui, ce rythme fondamental de la signification qui est l’opposition, l’alternance et la juxtaposition d’éléments marqués et d’éléments non marqués. » Roland Barthes à propos du rythme des voies, places éléments marquant de la réalité matérielle de la ville.
Quel rythme ?
Si le « rythme respiratoire » de Wölfflin est métaphore, il en va autrement pour le « rythme fondamental de la signification » de Roland Barthes, et naturellement ce glissement du sens constitue pour l’architecture une question à éclairer.
La définition du mot rythme, quel sens je lui donne ici. Il en va du rythme, une manière de lier temps et espace de manière perpétuelle. Le rythme ne fait pas que partie de l’espace, il le structure. Le rythme fait coïncider l’esprit et le lieu, puisque le sujet est dépendant dans l’espace et le rythme est alors indissociable du sujet-espace. Et comme le rythme est dépendant du sujet, il est individuel dans la manière que nous avons d’habiter l’espace. Le rythme prétend en lui comporter composition fréquence mobilité.
L’organisation de l’espace de la ville, à laquelle on peut attribuer au moins deux des qualités suivantes : composition fréquence et mobilité est donc le rythme de la ville.
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