Blitz fut le premier à descendre dans le MÉTRO à l’heure du dernier pour peindre des rames au grand effroi de la RATP. Rejetant l’image américaine pour affirmer leur appartenance à Paris, Blitz, Spirit et Asphalt ont lancé, au début des années 80, un mouvement dont ils ne soupçonnaient pas l’ampleur qu’il allait prendre. Retour vers une époque où Paris brûlait sous terre.
Quand le graf est-il apparu à Paris ?
Au milieu de l’année 1983. Il n’y avait ni tag, ni graffiti "américanoïaque", seulement quelques pochoiristes et des média-peintres comme Speedy Graphito, les Musulmans Fumants ou les Ripoulins. Eux préparaient les panneaux dans leur atelier qu’ils allaient ensuite coller. En 1983, le rap rebondit, les PCB (Paris City Breakers) apparaissent. En opposition, Asphalt, Spirit et moi formons le groupe PCP (Paris City Painters). Au même moment, le Bomb Squad Two et les BBC (Bad Boys Crew) apparaissent également. Ce sont ces trois groupes qui ont lancé le graffiti et le tag en France.
"C’est la bourgeoisie parisienne qui a importé le tag et le graffiti."
Quel était ton état d’esprit ?
Il y avait un peu une rébellion contre les pochoiristes et les média-peintres car nous nous faisions chier à peindre des grandes fresques et à voler nos bombes alors qu’eux faisaient ça sans risque. D’où l’idée de faire un coup d’éclat pour qu’on parle du graf américain dans les médias. On a donc décidé de peindre une rame de métro. Ca s’est d’abord soldé par un échec parce que des vigiles de la RATP nous ont surpris et nous ont tiré dessus : on a dû laisser notre appareil photo sur place dans la précipitation. Pas de photo, pas de preuve. La seconde tentative, que j’ai faite avec Saho et Asphalt, a été un succès : un article est paru qui incitait les jeunes à aller peindre dans le métro. Je n’ai pas pensé un seul moment à l’ampleur qu’allait prendre le mouvement.
Tu te faisais en quelque sorte le promoteur d’une certaine culture américaine, non ?
Non. On revendiquait notre appartenance à la bourgeoisie parisienne. D’ailleurs, notre groupe a changé de nom devant l’émergence d’autres groupes fascinés, eux, par le mythe américain. C’est ainsi qu’est née la Force Alphabétique. Nous avons fait circuler la 11.01 (NDLR, le passe du métro) et le métro a été envahi par les tags. Enfin les médias s’intéressaient à nous. Ils ont malheureusement cru, à tort, que le mouvement provenait des banlieues.
La RATP devait moyennement apprécier ?
La RATP a organisé des patrouilles de surveillance, a ouvert un fichier avec photo systématique du tag et déchiffrage du pseudonyme et mis en place une législation adéquate. Puis ils ont essayé d’infiltrer le mouvement, au moment où on repeignait les locaux d’Actuel, en envoyant un émissaire qui nous a proposé d’organiser un grand concours de graffiti médiatisé en échange de moins de tags dans le métro. L’affaire sentait le car de police à l’arrivée et ça a donc capoté.
A partir de là ?
Le responsable du nettoiement du réseau RATP, M. Gantois, a retrouvé sa porte peinte le lendemain et le tag a véritablement explosé à Paris.
Le graf est alors bien installé dans le métro. Cela n’a-t-il pas refroidi tes ardeurs ?
En 1986, j’ai organisé en pirate une soirée au métro Pyrénées pour le jour de l’an, de 2h00 à 10h00 du matin. A l’heure du premier métro on faisait une intervention en collant des affiches au sol. On a ensuite pensé à gagner de l’argent : tableaux, fonds de scène, devantures de magasins… Les galeries commençaient aussi à s’intéresser
A quel moment as-tu lâché le morceau ?
La presse a lancé, fait vivre et tué le graffiti. Pour endiguer le mouvement. Jack Lang a monté une expo au Palais de Chaillot. A partir du moment où le graffiti était accepté par l’Etat et que les graffiteurs se prêtaient au jeu, la presse ne nous a plus médiatisés et l’heure de gloire est passée. Aujourd’hui, tous les anciens vivotent plus ou moins avec leurs tableaux et l’esprit de provocation a disparu.
Quel élément avait la part prépondérante. Le lieu ou la peinture ?
Les deux en fait puisque le graffiti sans le lieu, ça n’a plus rien à voir. L’action prenait le pas sur la peinture. Je ne comprends pas comment certains graffiteurs ont pu gagner de l’argent en mettant leur graffiti sur la toile. Les fantômes de Jérôme Mesnager avaient une vie lorsqu’on les voyait dans les catacombes. A partir du moment où ils se sont retrouvés en galerie, ça n’avait plus aucun intérêt.
par Raphaël Turcat, le Vendredi 01 Avril 1994 technikart n°104
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